LE MASQUE DU MENSONGE (mai / 2002)
Surtout, qu’on ne me dise pas ces phrases stériles et inutilement douloureuses :
« On peut prétendre imaginer et comprendre ce que ressentent ou vivent des personnes touchées par le handicap. »
Essayer, c’est déjà si important ! Ceux qui choisissent d’essayer, en exploitant des richesses d’amour et de patience, pour installer une confiance réciproque, indispensable étape sans laquelle le dialogue et par conséquent la compréhension ne peuvent exister, seront malgré eux face à cette autre vérité :
« La souffrance des uns s’efface devant celles des autres. » Comme l’empreinte génétique, il n’y a qu’une seule souffrance, celle qui ronge : la sienne.
Ils plieront parfois le genou, impuissants, fragilisés devant ceux qu’ils aiment, sans pouvoir les guérir de cette plaie qui, à défaut de cicatriser, devient plus profonde chaque jour. En revanche, ils seront ce remède qui fait temporairement oublier la douleur provoquée par une maladie qui, coûte que coûte, ira à son terme. Mais c’est déjà si précieux…
Un homme ou une femme condamnés à souffrir, et qui parfois rient aux éclats jusqu’à en pleurer, n’oublient pas leur souffrance. C’est seulement leur esprit qui tente de fuir vainement ce corps, souvent responsable de tout. Pour d’autres, la fuite en avant, c’est l’intégration mensongère au détriment de soi-même. Pour beaucoup, c’est la solitude.
Pour d’autres encore, c’est ce corps malade qui prend le dessus sur cet esprit affaibli qui, refusant de se battre, sombre dans l’assistanat. Sans oublier ceux qui ne peuvent rien exprimer, privés de toute forme de communication, ce qui ne veut pas dire qu’ils ignorent la souffrance.
Ce que votre imagination pourrait concevoir de pire ne représentera pour certaines de ces personnes qu’à peine un pour cent de leur réalité quotidienne… et ce, jusqu’à la fin de leur existence.
Il est difficile de parvenir à admettre le monde dans lequel on vit, d’accepter son handicap au point de se battre pour repousser chaque jour les limites imposées par notre société. Cette société qui trop souvent cède à l’ignorance et aux craintes suscitées par la différence.
Sans oublier les gens bien intentionnés qui compensent leurs propres déficiences en se cachant derrière ceux dont ils s’occupent. Ceux-là, ils vous apprennent à nager dans un bocal à poisson rouge et vous expliquent que les océans n’existent pas. Bien sûr, sinon que deviendraient-ils ?
Il vous faut ensuite rechercher votre place au sein de cette communauté selon des étiquettes préétablies, familiales, professionnelles, religieuses, philosophiques, etc. Et il arrive qu’un monde vous sépare d’une majorité d’entre elles. À tel point que votre désir d’intégration vous oblige à vous affubler d’un masque de bonnes intentions. C’est à ce moment que commence la descente vertigineuse vers le mensonge et vers le mimétisme, tuant lentement mais inexorablement vos espoirs.
Chaque fois que vous trébuchez, votre masque tombe, se brisant en mille morceaux devant une glace implacable qui vous renvoie l’image d’un ou d’une inconnue : vous-même.
Celle ou celui qui se cache derrière ce masque du mensonge sait que seuls sont autorisés le courage et le devoir de faire toujours plus que les autres pour être accepté par cette société à l’aube du troisième millénaire.
Ce combat, jusqu’à aujourd’hui je l’ai accepté, mené en refoulant mes angoisses, mes doutes, mes rêves et mes espoirs. J’ai construit ma vie selon des règles imposées. Croyant vivre ma vie, caché derrière ce masque du mensonge, je vivais souvent des échecs difficiles et quelquefois des réussites étrangères.
Pourquoi ? J’ai cru qu’exister aux yeux des siens n’était possible qu’en étouffant sa vérité, en prenant la leur pour argent comptant.
Alors maintenant, tant que ma santé me le permet, et par respect pour tous ceux qui ne le peuvent pas, je veux vivre pleinement et être en harmonie avec moi-même.
C. Abergel
